L’impératif stratégique d’une politique spatiale européenne renforcée

rosetta

Symbole des capacités techniques et technologiques européennes, la prouesse accomplie récemment par la sonde Rosetta montre la vitalité de la politique spatiale européenne. Celle-ci repose aujourd’hui sur l’Union Européenne et les Etats Membres, forces de proposition, et l’Agence Spatiale Europénne (ESA)1, maître d’ouvrage. Le budget de cette dernière, s’il est en légère augmentation (passage de 3,98 milliards d’euros en 2011 à 4,28 milliards en 2013), reste malgré tout quatre fois inférieur aux fonds alloués aux activités spatiales américaines (presque 18 milliards de dollars en 2012). Par ailleurs, l’ONERA2 a récemment déclaré manquer de fonds pour pérenniser les outils ayant permis à la France d’atteindre sa réputation dans le domaine de l’aéronautique, avec un budget de 257 millions d’euros en 2010 pour 230 millions en 2013.

Malgré ses fortes activités spatiales, l’Europe reste donc, en terme budgétaire, faible vis-à-vis de ses concurrents américain et émergents. Pour illustrer ce propos par quelques chiffres, les Etats-Unis possèdent aujourd’hui près de 50 % des satellites actifs (et 64 % dans le domaine militaire) et sont à l’origine de 70% des investissements publics (85 % pour le militaire), contre 10 % pour l’Europe … Et l’espace n’est plus le club très restreint qu’il fut autrefois : les technologies d’accès à l’espace (les lanceurs) sont aujourd’hui détenues par onze nations, dont l’Inde, l’Iran, les deux Corées et la Chine. Cette dernière affiche par ailleurs clairement sa volonté de devenir un géant de ces nouveaux territoires extra atmosphériques3, et se donne les moyens de ses ambitions avec un budget en constante augmentation (notamment pour sa dimension militaire) et la réussite de deux tests ASAT4 .

L’Europe hors de cette course à l’espace, c’est l’Europe au ban du rang des nouveaux conquérants : notre capacité à nous affirmer sur les territoires que l’on pourrait qualifier d’ « émergents » que sont l’espace extra atmosphérique et le cybernétique est aujourd’hui l’indice de notre puissance demain. Un investissement massif dans les outils qui nous permettront de rester au premier rang de nations spatiales n’est donc pas un luxe devant être conditionné par la bonne santé de nos économies, c’est un impératif stratégique de moyen et long terme. Nous rejoignons ici l’idée d’une « technostratégie »5, c’est-à-dire la « conception et la fabrication des outils de combat qui devront, dans dix ou vingt ans, permettre de l’emporter face à l’adversaire », en l’élargissant via l’idée d’une écostratégie, c’est-à-dire l’identification et la conquête des secteurs économiques porteurs d’emploi, de croissance et d’innovation pour les décennies à venir. C’est toute la problématique du développement d’une intelligence économique européenne, ou, pour utiliser des termes plus exacts, d’une intelligence concurrentielle6.Ceci étant d’autant plus facilité par le fait que l’Europe dispose de la puissance technologie, des structures institutionnelles, d’un réseau énergétique et d’infrastructures ainsi que des cerveaux pour mener une telle politique.

La nécessité de cette attitude proactive, avec de grands champions communautaires et un effort significatif d’investissement, est donc, en dernier lieu, un enjeu budgétaire mais surtout politique, car l’Europe dispose sans doute possible de ces ressources financières7 .

Louis Monteil

 

________________________

1  Créée en mai 1975, l’Agence spatiale européenne compte aujourd’hui 18 membres (Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Finlande, France, Grèce, Irlande, Italie, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suède, République Tchèque, Suisse). L’ESA a pour mission « d’assurer et de développer, à des fins exclusivement pacifiques, la coopération entre Etats européens dans les domaines de la recherche et de la technologie spatiale et de leurs applications spatiales, en vue de leur utilisation à des fins scientifiques et pour des systèmes spatiaux opérationnels d’applications ».

2  Office national des Etudes et Recherches Aérospatiales, organisme de la Défense créé en 1946.

3  Libre Blanc chinois de 2004

4  Tirs majeurs de missiles anti-satellites de 2001 et de 2013, preuve de l’acquisition par la Chine d’une capacité balistique jusque là privilège des Etats-Unis et de la Russie.

5  MALIS, Christian, Guerre et stratégie au XXIème siècle, Fayard, 2014

6  Notion américiane de « competitive intelligence ».

7  Rappelons que le budget de l’Union représente moins de 1 % du PIB européen, sans endettement.