Jeunes Européens – Lyon

« Nous avons le pouvoir de rebâtir notre monde »

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L’an 2011 a été celui de l’Evènement, rarement dans l’Histoire récente, le focus médiatique se sera déplacé autant et dans un laps de temps si réduit. Du Japon à la Grèce, de la banlieue d’Islamabad à la plus célèbre des suites new yorkaises, de Benghazi à Oslo pour enfin revenir à la Grèce et plus globalement à l’Europe.

Environnement ; Dette ; Crise ; Terrorisme ; Révolution. Autant de mots pour qualifier une année sans égale.

.Alors, face à tous ces bouleversements nous nous devons d’essayer, à l’échelle de nos moyens, d’aller au-delà des images convenues et de nous poser la seule question qui vaille in fine en relations internationales : où se trouve le pouvoir ?

Etant donné l’immensité des évènements précédemment cités je me concentrerai sur l’évènement qui nous concerne principalement, c’est à dire la crise multidimensionnelle que traverse l’Union européenne. Une crise aux conséquences, réellement, inconnues.

Une crise européenne multidimensionnelle

La crise européenne actuelle a, au moins, trois dimensions principales : financière, politique et institutionnelle.

Concernant la dimension financière, je ne m’attarderai pas tant les commentaires existants sont nombreux autant sur la place des agences de notation que plus globalement sur celle de la finance dans nos démocraties.

La crise politique causée par la suite des évènements de 2008 est en réalité, elle-même une double crise. Une crise de la décision et une crise de projet politique. La prise de décision semble, en effet, réduite à un quasi néant du fait, d’une part de la pression des agences de notation et plus globalement d’un ensemble d’acteurs que nous qualifierons de « marchés ». Les leaders politiques semblent bien paralysés. La recherche du consensus européen avec 27 pays ne facilitant pas la tâche mais désespère quand même les opinions publiques par la longueur des processus et par le décalage toujours plus grand entre le « tempo » communautaire et celui tant des médias que des marchés.

Une crise de projet politique ou plutôt de la créativité politique est également à l’œuvre avec des solutions proposées souvent à courte vue. « De l’audace, encore de l’audace toujours de l’audace » disait Carnot, nous en sommes bien loin.

Enfin, la crise institutionnelle, peut-être la plus complexe des trois. Mark Leonard, directeur du European Council on Foreign Relations, met en évidence à ce propos ses conséquences sur la qualité du lien démocratique entre les institutions et les citoyens européens. En effet, il explique que l’intégration européenne s’est faite en développant deux conséquences : la technocratie et le populisme. La réussite du processus d’intégration européenne en tant que phénomène bureaucratique provoque la réaction populiste que nous savons dans de nombreux pays d’Europe en commençant par le Royaume-Uni dès les années 1980 avec cette idée d’opposer l’Europe et les peuples. La crise actuelle vient renforcer cet état de fait et les sondages des partis populistes, qu’ils soient d’ailleurs de gauche ou de droite à ce propos. De cette double menace, populiste et technocratique, les leaders politiques et les institutions européennes doivent se saisir impérativement pour préserver le lien, déjà très ténu, entre les institutions et les peuples d’Europe.

Qui nous fait nous demander où se trouve le pouvoir en Europe

 

Où est le pouvoir en Europe ? Que ce soit en termes relatifs (d’influence) ou absolus (démographie, appareil économique), l’Allemagne détient le pouvoir.

Donc demander quelle UE nous voulons est une hypocrisie totale. La réelle question fondamentale est de savoir comment l’Allemagne accepte de dominer l’Europe. Deux voies s’ouvrent à elle, l’une institutionnelle et l’autre géopolitique.

Le premier scénario est celui d’un consensus entre la France et l’Allemagne autour, d’une part, d’une réforme des statuts de la BCE lui donnant, enfin, les leviers réels d’une banque centrale et, d’autre part, une réforme de la Commission européenne et du Parlement européen (où l’Allemagne exerce sa puissance démographique) au détriment du Conseil de l’Union où l’influence individuelle française peut jouer à plein.

Le deuxième scénario est un refus, par l’Allemagne, d’un tel compromis. Dans ce cas, l’Allemagne amorce la fin du processus européen et probablement la fin de la zone euro. Si l’Allemagne fait ce choix, elle refuse donc d’exercer sa domination sur le continent européen par la voie institutionnelle. Il ne lui restera alors que le choix de la « realpolitik », celui de la domination du continent par sa puissance démographique, géographique et économique.

Ce serait lourdement se méprendre que de considérer l’ « habitus diplomatique » qui définirait l’amitié franco-allemande comme un acquis à l’épreuve de toutes les crises. Henry Kissinger, en visite à Paris en 1969, demande au général de Gaulle comment la France pensait empêcher l’Allemagne de dominer la nouvelle Europe. « Par la guerre » répliqua-t-il. Le catastrophisme n’est pas une fin en soi et nous sommes bien loin de cette situation mais pas si loin que nous voulons bien le penser surtout si la « raison d’état » de Richelieu ou la « realpolitik » de Bismarck reprennent leurs droits sur le continent. D’être conscient de cela est la responsabilité de chacun d’entre nous.

Thomas Paine disait : « Nous avons le pouvoir de rebâtir notre monde ». Je lui répondrai par la voix d’Albert Camus lors de son discours de réception du prix Nobel de littérature : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le fera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse ».

Wallerand Boulnois

(Article publié en décembre 2011 dans Regards d’Ailleurs)

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