Carton rouge à Silvio Berlusconi

cartonrouge2Silvio Berlusconi menace de bloquer le Conseil européen parce que la Commission européenne ose lui reprocher quelque chose sur sa politique d’immigration. La méthode intergouvernementale est bien le cancer de l’Europe.

La Commission a formulé une demande d’éclaircissement au sujet du refoulement dimanche 1er septembre par les autorités italiennes vers la Libye d’un bateau chargé de 75 clandestins. En effet, Bruxelles s’inquiète du risque de voir des réfugiés vulnérables, ayant des raisons tout à fait valables pour demander l’asile en Europe, être repoussés sans avoir pu faire valoir leurs droits.

Furieux de se voir ainsi indirectement critiqué, Silvio Berlusconi a déclaré à Gdansk (pour le 70ème anniversaire du début de la Seconde Guerre mondiale) : « Ma position est sans équivoque et précise : nous n’accorderons plus notre vote, bloquant de fait le fonctionnement du Conseil à moins qu’il soit admis qu’aucun commissaire ou porte-parole d’un commissaire n’intervienne publiquement sur ce sujet. Je vais demander que les commissaires et les porte-parole des commissaires qui poursuivent dans cette voie depuis des années soient renvoyés. Cela ne peut plus continuer car dans chaque pays cela fournit des armes à l’opposition. »

La réponse est venue mercredi 4 septembre du principal Commissaire concerné, le Français Jacques Barrot, chargé des questions d’immigration : « Nous sommes dans notre rôle (…). Ça ne vaut pas la peine de s’attarder à des commentaires qui ne me paraissent pas avoir d’objet. Quand il s’agit de problèmes qui affectent un État membre (de l’Union européenne), comme l’Italie ou autre, nous devons demander un certain nombre d’explications », a-t-il déclaré.

Le « Cavaliere » (son surnom en Italie) a l’habitude des déclarations tapageuses. C’est sa marque de fabrique. Mais là, il a franchi une nouvelle étape en passant au stade de la menace sur le plan institutionnel. C’est un peu utiliser un marteau-pilon pour écraser une mouche.

Il est dans une logique intergouvernementale, le cancer de la construction européenne : nous sommes tous égaux en tant qu’État, nous ne pouvons donc pas nous faire reprocher quoi que ce soit sans rompre cet équilibre. Il place d’ailleurs dans sa déclaration le Conseil européen au dessus de tout. La Commission européenne étant à ses yeux une simple administration. Ce n’est donc pas du côté du Conseil européen que la Commission trouvera une légitimité politique mais bien de celui du Parlement européen, représentant des citoyens et non des États dans le mécano institutionnel européen.

Cette déclaration peut faire penser à la politique de la « Chaise vide » avec De Gaulle en 1965. D’après L’Europe pour les Nuls*, en 1965 face aux velléités d’indépendance de la Commission européenne sous la présidence de Walter Hallstein, « le gouvernement français annonce qu’il cessera de siéger au Conseil […] jusqu’en janvier 1966. La France laisse sa chaise vide à la table des discussions. » L’attitude de Berlusconi est donc dans la lignée de cet acte politique… en pire.

Faisons attention, M. Berlusconi n’est pas le seul acteur de la méthode intergouvernementale en Europe. Les métastases de ce cancer qui guette l’Union européenne apparaissent de plus en plus : tensions entre Slovaquie et Hongrie, entre Slovénie et Croatie future membre, préparation du G20 avec une vision franco-allemande plutôt qu’européenne, une forte abstention des citoyens aux dernières élections européennes…

Silvio Berlusconi met le doigt dans un engrenage très dangereux : demain tous les autres pays pourront faire de même, que cela plaise ou non aux Italiens. Or, un Conseil européen paralysé avec les institutions communautaires toujours sous le régime du Traité de Nice (mais ce sera pareil avec le Traité de Lisbonne) empêchera l’Union européenne de tourner rond.

L’intérêt national porté par nos représentants gouvernementaux est normal puisque nous les élisons pour ça. Le problème vient du fait que cet intérêt national est plus fort que notre intérêt communautaire. Surtout avec une Commission européenne actuelle qui se comporte comme le secrétariat du Conseil.

Article de Fabien Cazenave, ex-redacteur en chef du Taurillon.

Article publié initialement sur le Taurillon.

* Ouvrage de Sylvie Goulard, présidente du Mouvement Européen – France et Députée Européenne (circonscription Ouest).

Publicités