Interview de Carl Bildt par Le Monde

Carl Bildt

Carl Bildt est le ministre des affaires étrangères suédois. A ce titre, il préside le conseil des ministres européens des affaires étrangères jusqu’au 31 décembre 2009, terme de la présidence tournante de l’Union Européenne par la Suède.

Vous avez ouvert, lundi 21 décembre, un nouveau « chapitre », le 12e sur 35, pouvant conduire à l’adhésion de la Turquie à l’UE. Quel est le sens de cette décision alors que plusieurs pays s’opposent à cette adhésion ?

Le chapitre de l’environnement, que nous avons ouvert, est important et complexe. Nous démontrons que le processus en vue d’une possible adhésion se poursuit. Comme le processus turc de réformes, qui va clairement de l’avant. Je suis notamment impressionné par ce que les dirigeants d’Ankara appellent « l’initiative démocratique » en cours et qui vise, notamment, à aborder la question kurde. Le sujet aborde un thème crucial de l’histoire de ce pays.

Mais la Cour constitutionnelle turque a décidé récemment de dissoudre le Parti pour une société démocratique (DTP, pro-kurde)

Nous avons exprimé nos préoccupations à ce sujet et invité la Turquie à suivre les recommandations du Conseil de l’Europe. Le problème est évidemment que d’autres Etats, y compris dans l’UE, sont fondés à interdire des partis.

Autre difficulté : Ankara ferme toujours ses ports et aéroports aux Chypriotes grecs. Est-elle surmontable ?

Nous avons eu d’excellentes discussions avec le chef de la diplomatie turc à ce sujet et nous avons insisté sur l’obligation à laquelle son pays est confronté. Nous refusons, en tout cas, tout lien entre ce dossier et d’autres, en gardant l’espoir qu’il se résoudra de lui-même dans le cadre d’un accord plus vaste sur la réunification de Chypre.

Nicolas Sarkozy reste opposé à une éventuelle adhésion turque.

Oui, comme pas mal d’autres dirigeants. Laissons se dérouler le débat. Il est d’une telle importance qu’il doit aller vraiment au fond des choses.

Selon vous, la Turquie fait clairement partie de l’Europe ?

Oui. A ceux qui me montrent une carte et tracent une ligne qui exclut ce pays, je demande : « Et où se situe Chypre, d’après vous ? »

Des négociations en vue de l’élargissement de l’Union à plusieurs autres Etats issus des Balkans se poursuivent. Votre pronostic ?

Les dossiers étaient bloqués il y a six mois. Ils ont connu une forte accélération. C’est important pour la stabilité de cette région. Avec la Croatie, nous avons refermé, lundi, cinq chapitres (28 sur 35 ont été ouverts, 17 entérinés). Et la Serbie dépose son dossier de candidature.

Niez-vous que l’élargissement indispose une partie des opinions européennes ? Que le non de la France et des Pays-Bas au traité constitutionnel, en 2005, ait été en partie causé par le refus d’autres élargissements ?

Des sondages ont démontré que le thème de l’élargissement n’est pas vraiment déterminant pour les citoyens. Depuis la naissance du Marché commun, tout élargissement a été contesté à un moment ou à un autre. Et le processus de l’élargissement continuera de jouer un rôle déterminant pour l’UE, du moins si elle entend jouer un rôle majeur sur la scène internationale. C’est la volonté et un véritable leadership politiques qui peuvent emporter les opinions.

Les Vingt-Sept veulent créer une vraie diplomatie européenne avec la mise en place du service extérieur, sous les ordres de Catherine Ashton. Ne craignez-vous pas que les « grands » Etats accaparent ce service ?

C’est la crainte d’une série de petits pays. J’espère que l’on recrutera les meilleurs pour ce service. Car les compétences sont largement distribuées dans toute l’Union. Plus fondamentalement, je crois qu’il faut que l’UE, qui s’est beaucoup occupée des questions institutionnelles au cours de la dernière décennie, s’occupe désormais des grandes questions politiques. Nous avons maintenant le fameux « numéro de téléphone » évoqué à l’époque par Henry Kissinger (en 1970).

Trois numéros de téléphone : la Commission, le président du Conseil, la haute représentante…

D’accord, trois numéros ! Mais le plus important est, désormais, que quelqu’un appelle Bruxelles. Dans le monde globalisé, l’Union doit devenir la force motrice du débat sur les grandes questions de ce monde : l’environnement, l’alimentation, la santé, le commerce… Ce sera la mission de Mme Ashton et notre mission à tous.

Propos recueillis par Jean-Pierre Stroobants
Article paru dans Le Monde daté du 23.12.2009.
Publicités